CAHPP, l’indice vert et le temps long des achats responsables

Février 2026

Entretien avec Isabelle Delaleu Hamelin, Directrice RSE – Relations Publiques – Communication de CAHPP.
Propos recueillis par Éloi Choplin

Derrière la RSE à travers celles et ceux qui la vivent

Face à l’urgence écologique et sociale, les entreprises ne peuvent plus se contenter d’intentions ni de prendre les consommateurs pour des invertébrés. Cette série d’entretiens donne la parole à celles et ceux qui font vivre la responsabilité au quotidien.

➡️​Derrière la RSE, paroles d’engagements


Ce nouvel épisode est une belle rencontre avec Isabelle Delaleu Hamelin.

À travers l’expérience de CAHPP et le déploiement de l’indice vert, Isabelle, décrit une RSE pragmatique, progressive et structurante, pensée comme un outil opérationnel au service des établissements, des fournisseurs et, in fine, des patients.

Les achats comme premier levier de transformation du système de santé

Eloi Choplin : pour commencer, pouvez-vous présenter CAHPP et son rôle auprès des établissements de santé ?

Isabelle Delaleu Hamelin : CAHPP est une société de conseil qui accompagne les établissements de santé, publics comme privés, dans l’optimisation de leur performance globale. Notre raison d’être est d’aider les acteurs de la santé et du soin à concilier efficacité économique, qualité de service et responsabilité sociale et environnementale.

Nous accompagnons aujourd’hui plus de 3 500 établissements. Nous négocions, pour leur compte, avec l’ensemble des fournisseurs du secteur : laboratoires pharmaceutiques, dispositifs médicaux, prestataires de services, restauration, logistique. Tout ce qui entre dans un hôpital ou une clinique relève, d’une manière ou d’une autre, de notre champ d’action.

Cette position intermédiaire nous confère une responsabilité particulière. Nous sommes à la fois un tiers de confiance pour les établissements et un interlocuteur structurant pour les fournisseurs. Nous avons aussi une fonction très forte de pédagogie. Beaucoup d’établissements n’ont pas le temps, ni toujours les ressources, pour décrypter seuls la complexité des enjeux RSE appliqués aux achats. Nous les aidons à comprendre, à prioriser, à avancer par étapes, sans ajouter une contrainte supplémentaire à un quotidien déjà très tendu.

CAHPP, l’indice vert et le temps long des achats responsables

Mesurer avant d’agir : rendre la RSE opérante

Eloi Choplin : votre parcours est très marqué par les achats. En quoi cela influence-t-il votre approche de la RSE ?

Isabelle Delaleu Hamelin : mon parcours est effectivement celui d’une acheteuse, d’abord en grande distribution agroalimentaire, puis dans l’univers pharmaceutique et hospitalier. J’ai ensuite évolué vers des fonctions commerciales, avant de piloter le développement de l’offre de conseil et de communication chez CAHPP.

Cette trajectoire me donne une vision très concrète des chaînes d’approvisionnement et des leviers d’action réels. Dans le secteur de la santé, la RSE ne peut pas rester théorique. Elle passe nécessairement par les achats, parce que c’est là que se concentrent les impacts, mais aussi les capacités de transformation.

CAHPP, l’indice vert et le temps long des achats responsables

Faire entrer la RSE dans le quotidien des négociateurs

Eloi Choplin : comment cette démarche s’est-elle structurée pour CAHPP ?

Isabelle Delaleu Hamelin : notre engagement en matière de RSE remonte à 2009. Nous avons eu la chance d’avoir un dirigeant très précurseur, convaincu que ces enjeux allaient devenir centraux, notamment sur les questions de provenance des achats, de souveraineté et de responsabilité des chaînes d’approvisionnement. Très tôt, il est apparu que les achats constituaient un levier décisif. Encore fallait-il les outiller. Christophe Sadoine, le PDG de CAHPP a donné les moyens nécessaires pour accélérer sur le sujet. 

C’est dans ce contexte qu’est né l’indice vert, en 2012. Il s’agit d’un baromètre des achats responsables permettant d’évaluer les fournisseurs du secteur de la santé sur leurs pratiques sociales, sociétales et environnementales. L’objectif était clair : mesurer pour pouvoir agir, et sortir d’une RSE déclarative.

Les niveaux de maturité sont très hétérogènes. Certains établissements sont déjà engagés depuis longtemps, d’autres découvrent encore ce que recouvrent réellement les achats responsables.
C’est précisément pour cela que nous avons fait le choix de la mesure. Car sans indicateur partagé et sans outil commun, la RSE reste une intention. L’indice vert permet de poser un cadre lisible, compréhensible par tous, quel que soit le point de départ.

Il faut accepter que cela prenne du temps. L’indice vert ne s’est pas imposé du jour au lendemain. Il s’est construit progressivement, sur plusieurs années, en accompagnant les acteurs, en expliquant, en ajustant. La transformation, dans un secteur comme la santé, ne peut pas être rapide. Elle s’inscrit nécessairement dans le temps long.

Acculturer plutôt que contraindre : une démarche progressive

Eloi Choplin : comment cette exigence a-t-elle été acceptée, en interne comme chez les fournisseurs ?

Isabelle Delaleu Hamelin : au départ, des résistances existaient. La RSE pouvait être perçue comme une contrainte supplémentaire dans un contexte déjà très normé.
Nous avons donc travaillé sur l’acculturation, avec une approche progressive, fondée sur des niveaux d’évaluation et sur ce que nous appelions les ACODD, l’Accroissement des Compétences en Développement Durable.

L’évaluation n’a jamais été pensée comme un outil de sanction, mais comme un levier de progrès. Aujourd’hui, la dynamique a profondément changé. Les négociateurs de CAHPP portent eux-mêmes l’indice vert auprès des fournisseurs, dès le pré-référencement et tout au long du suivi annuel. La RSE est désormais intégrée aux pratiques métiers.

Les directions achats des établissements jouent un rôle clé dans cette dynamique. Elles se trouvent souvent à un point de tension, entre des exigences budgétaires fortes et des attentes croissantes en matière de responsabilité sociale et environnementale. Notre travail consiste aussi à les outiller, à leur donner des repères et des arguments, pour qu’elles puissent intégrer ces dimensions sans se retrouver en difficulté.

Descendre à la maille du produit pour agir concrètement

Eloi Choplin : comment passe-t-on de l’évaluation des fournisseurs à des pratiques très concrètes ?

Isabelle Delaleu Hamelin : dans un contexte aussi contraint que celui de la santé, les établissements attendent des réponses très concrètes. C’est pourquoi nous avons choisi de descendre à la maille du produit.
Travailler sur les critères spécifiques par marché permet de relier directement la RSE aux pratiques professionnelles réelles : prescriptions, usages, volumes commandés, gestion des déchets.
Nous formons les négociateurs à poser des questions adaptées à chaque catégorie d’achat. Nous auditons également certains fournisseurs afin de vérifier la cohérence entre les engagements affichés et la réalité des pratiques.

L’objectif reste l’amélioration continue. Il s’agit de travailler sur le bon usage, la rationalisation des commandes, la réduction des déchets à la source, la maîtrise des intrants. Ce sont souvent des actions très concrètes, mais cumulées, elles produisent des effets structurants.

Cela donne de la crédibilité à la démarche. La RSE cesse d’être perçue comme un discours extérieur pour devenir un outil au service des équipes, adapté à leurs contraintes et à leurs priorités.

CAHPP, l’indice vert et le temps long des achats responsables

Réglementation et certification : un cadre qui accélère les pratiques

Eloi Choplin : quel est l’enjeu spécifique des achats responsables dans le secteur de la santé aujourd’hui ?

Isabelle Delaleu Hamelin : les enjeux ne sont pas identiques selon que l’on se place du point de vue des établissements ou du système de santé dans son ensemble. Pour les établissements, les sujets les plus visibles concernent souvent l’énergie ou le bâti.

Mais à l’échelle du système, les achats responsables sont déterminants. La réglementation et les démarches de certification imposent désormais de mesurer et de piloter ces dimensions. Les établissements doivent être en capacité de démontrer leurs pratiques.

CAHPP joue alors un rôle de traducteur. Nous structurons la donnée, nous harmonisons les évaluations, et nous permettons aux établissements de répondre à ces exigences sans se perdre dans une accumulation d’outils ou de référentiels.

En santé, la RSE comme condition de performance globale

Eloi Choplin : dans un contexte où certains évoquent un recul de la RSE, quel est votre regard ?

Isabelle Delaleu Hamelin : je ne partage pas cette analyse. Dans le secteur de la santé, je constate au contraire une accélération. Les fournisseurs investissent, les pratiques évoluent, et les exigences montent.
La réglementation joue un rôle structurant, comme un cadre. Des dynamiques très pragmatiques se développent.

C’est précisément pour cela qu’elle doit être pragmatique, progressive et ancrée dans les pratiques métiers. Lorsqu’elle est abordée sous cet angle, elle ne s’oppose ni à la performance, ni à la qualité des soins. Elle en devient une condition.

Je reste profondément convaincue que la RSE, lorsqu’elle est abordée avec rigueur et bon sens, permet de faire évoluer les systèmes sans opposer performance, qualité des soins et responsabilité.

Quand les achats structurent réellement la RSE

Le petit mot de la fin, de l’intervieweur : cet échange avec Isabelle Delaleu Hamelin rappelle que, dans le secteur de la santé, la RSE ne peut pas être plaquée. Elle doit composer avec un contexte de fortes tensions économiques et humaines, et avancer par étapes. À travers l’indice vert, c’est une démarche patiente et structurée qui se dessine. Les achats apparaissent ici non comme un sujet technique, mais comme un levier de transformation systémique, capable d’embarquer établissements, acheteurs et fournisseurs dans une trajectoire commune, réaliste et durable pour le bien des patients. .

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