Entretien avec Marie-Céline Plourin, Directrice RSE et Impact de CHR Group. Ensemble nous échangeons sur une question clé : comment structurer la RSE quand tout est à construire ? Passionnant !
Propos recueillis par Éloi Choplin
Explorer la RSE à travers celles et ceux qui la vivent
Les enjeux écologiques et sociaux ne laissent plus place à l’ambiguïté. Cette série donne la parole à celles et ceux qui choisissent d’agir et d’assumer la transformation de l’intérieur.
➡️Derrière la RSE, paroles d’engagements
Chez CHR Group, la fonction RSE vient d’être créée. Portée par une direction qui souhaite anticiper plutôt que subir, elle s’installe progressivement. Marie-Céline Plourin raconte ce moment particulier où tout commence !
Quand la responsabilité devient une évidence
Eloi Choplin : votre parcours n’est pas linéaire. Comment êtes-vous arrivée à la RSE ?
Marie-Céline Plourin : J’ai commencé de manière assez classique : école de commerce, puis le secteur auto-moto. Un univers exigeant, parfois rude, et qui, à l’époque, l’était encore davantage pour une jeune femme. Cette expérience m’a appris beaucoup, mais elle m’a aussi conduite à m’interroger. J’ai ressenti le besoin de prendre du recul. C’est ce qui m’a poussée à partir faire un tour du monde pendant six mois. Ce voyage a été un véritable déclencheur.
À mon retour, j’ai réalisé un bilan de compétences. C’est là que les sujets de développement durable et de responsabilité ont émergé. À l’époque, ces notions n’étaient pas structurées comme aujourd’hui. Il n’existait pas de formations dédiées, pas de cadres clairement établis. Pourtant, pour moi, c’était devenu une évidence. Je savais que je voulais travailler sur ces enjeux.
J’ai rejoint IMS-Entreprendre pour la Cité. Nous étions dans une phase de défrichage. Nous explorions les sujets sociétaux et environnementaux, nous analysions les tendances émergentes, nous les conceptualisions, puis nous les traduisions pour les entreprises. Il ne s’agissait pas seulement de parler d’engagement : il fallait expliquer pourquoi ces enjeux faisaient sens pour elles, en fonction de leur secteur, de leur stratégie, de leurs contraintes et de leurs priorités propres.
Cette période a été fondatrice. J’y ai découvert la richesse des contextes : une entreprise familiale ne fonctionne pas comme un groupe international. Une problématique sociale ne se pose pas de la même manière selon les métiers, les territoires, les cultures internes.
Je me suis sentie profondément utile.
Voir ce qui se joue derrière les arbitrages
Eloi Choplin : vous passez ensuite au conseil.
Marie-Céline Plourin : Oui. L’association ne pouvait développer que 20 % d’activité de conseil. La demande augmentait. J’ai donc cofondé un cabinet. C’était une aventure intense. Mais j’ai ressenti une frustration. En phase d’émergence, les entreprises en sont souvent au même niveau de maturité. On répète des accompagnements similaires. J’avais le sentiment de tourner en rond.
Je voulais comprendre ce qui se passait à l’intérieur des entreprises. Pourquoi certains projets s’arrêtaient soudainement. Pourquoi des budgets disparaissaient. C’est ce qui m’a conduite chez Edenred, pour préparer l’ISO 26000. Puis chez Oodrive. Et aujourd’hui chez CHR Group.
CHR Group : une RSE à construire
Eloi Choplin : que représente CHR Group ?
Marie-Céline Plourin : À l’origine, il y a un restaurateur, Yves Rallon. Il crée ePackPro avec une idée simple et très concrète : digitaliser les obligations d’hygiène et de traçabilité dans la restauration. Contrôle des températures, suivi des nettoyages, traçabilité des produits… Autant d’exigences réglementaires qui sont encore, dans de nombreux établissements, gérées sur papier.
La solution apporte une réponse pragmatique : une traçabilité informatisée, structurée, simple d’usage. Elle s’inscrit dans le quotidien des professionnels et sécurise leurs pratiques.
Le groupe se développe rapidement. La croissance s’accélère, l’organisation se structure. Un directeur général, Stéphane Ankaoua, prend les rênes. C’est dans ce contexte qu’il décide de créer une fonction RSE au sein du COMEX. Un choix stratégique : inscrire ces enjeux au niveau de la gouvernance et leur donner une place claire dans le pilotage de l’entreprise.
Un dirigeant qui assume d’ouvrir le chantier
Eloi Choplin : pourquoi structurer la RSE maintenant ?
Marie-Céline Plourin : Il anticipe. Lors de son expérience précédente chez Oodrive, il avait déjà constaté que les collaborateurs attendaient ce type de démarche. Il avait perçu une attente réelle, une aspiration à davantage de cohérence et d’engagement.
Il souhaite être un dirigeant qui prépare l’avenir, pas simplement un dirigeant qui gère le présent. Il veut comprendre les sujets en profondeur, savoir en parler avec justesse, et porter des convictions assumées. Ce positionnement change la donne. Il crée un cadre. Il donne une impulsion. Nous avons d’ailleurs organisé une Fresque du Climat pour l’ensemble des équipes avant mon arrivée. Par ailleurs, il s’est engagé personnellement dans la Convention des Entreprises pour le Climat. Ce sont des signaux forts.

Poser les bases dans un terrain mouvant
Eloi Choplin : alors par quoi commence-t-on quand tout reste à construire ?
Marie-Céline Plourin : J’explique à tout le monde que je vais frustrer. Parce que chacun arrive avec sa propre définition de la RSE, ses attentes, ses priorités. Certains espèrent des mesures très visibles, rapidement mises en œuvre. D’autres projettent des transformations structurelles d’ampleur.
Il faut d’abord écouter ces attentes. Les comprendre. Puis poser des jalons visibles, pour donner des repères. Et, en parallèle, engager un travail de fond, plus structurant, parfois moins perceptible au premier regard.
J’ai lancé un bilan de gaz à effet de serre. Il permet de mobiliser toutes les équipes. Il oblige chaque équipe à contribuer, à fournir des données, à interroger ses pratiques. Très vite, chacun comprend que la RSE n’est pas le sujet d’une seule personne, ni d’une fonction isolée.
En parallèle, nous avons engagé une étude de double matérialité. Cela nous conduit à interroger nos parties prenantes, à clarifier notre utilité réelle, à identifier les domaines où nous avons véritablement les moyens d’agir.
Ce travail ne se voit pas immédiatement. Mais il structure.
Faire évoluer les pratiques métier par métier
Eloi Choplin : comment embarquez-vous les équipes ?
Marie-Céline Plourin : Par étapes. Un focus mensuel lors de nos “open talks”. Deux slides intégrées au parcours d’onboarding, afin que les nouveaux arrivants comprennent dès le départ que ces enjeux font partie de notre cadre. Puis, progressivement, des formations ciblées, en lien direct avec nos priorités.
Nos enjeux sont très concrets : le gaspillage alimentaire, le numérique responsable, la décarbonation, l’inclusion dans les cuisines. Ces sujets ne sont pas périphériques. Ils touchent au cœur des activités.
Chaque métier doit comprendre ce que cela implique dans son quotidien. Comprendre ce que cela change dans ses pratiques, dans ses décisions, dans ses arbitrages. Cette appropriation prend du temps. Elle demande de la constance.
Il y a des collaborateurs moteurs, qui s’emparent rapidement du sujet. D’autres hésitent. D’autres encore résistent. Je concentre mon énergie là où cela peut accélérer la dynamique. Et j’accompagne là où cela bloque. Cela suppose une lecture attentive des dynamiques humaines, une capacité à ajuster le rythme et le niveau d’exigence selon les contextes.

Rester engagée dans un métier exigeant
Eloi Choplin : qu’est-ce qui vous empêche de baisser les bras ?
Marie-Céline Plourin : C’est un métier exigeant. Il y a des avancées, des moments où l’on voit les choses progresser, et puis des déceptions, des ralentissements, des arbitrages moins favorables. Cette alternance fait partie du rôle.
Je m’impose des phases de déconnexion. Elles sont nécessaires pour garder de la distance et de la lucidité. J’échange aussi régulièrement avec d’autres directeurs du développement durable. Ces conversations permettent de partager les doutes, les réussites, les méthodes. Elles évitent l’isolement.
Et surtout, je me sens utile. Profondément utile. S’il n’y a pas des personnes pour questionner, pour gratter, pour remettre les sujets sur la table, rien ne bouge. La transformation ne s’installe pas spontanément.
C’est l’action qui me maintient. Le fait d’agir, même pas à pas, donne du sens et de l’énergie.
Ce que révèle cet échange
Le regard de l’intervieweur : « En raccrochant avec Marie-Céline, j’ai pris une respiration. Et puis j’ai pu mesuré à quel point la création d’une fonction RSE est un travail patient d’installation. Tout est structurant. Il faut expliquer ce qu’est la RSE à des professionnels qui excellent dans leur métier mais n’ont jamais été invités à l’envisager sous l’angle de l’impact. Il faut absorber les attentes parfois irréalistes. Il faut poser des fondations invisibles. Il faut encourager les petits pas tout en gardant le cap pour les « grands pas ».
Ce qui me semble déterminant ici, tient dans un équilibre soigneux : une direction générale qui choisit d’anticiper et d’apprendre et une responsable RSE qui assume le temps long, qui accepte de frustrer sans renoncer à l’exigence. La RSE dans ce contexte, c’est un choix de gouvernance, une intuition d’un DG visionnaire, un choix de structuration et d’anticipation. Et la transformation suivra mécaniquement, lentement mais solidement. C’est très stimulant finalement de pouvoir partir ainsi d’une sorte de page blanche.
Et finalement est ce qu’il y a vraiment une page blanche ? Je ne crois pas. Partout il y a un socle qui existe en réalité… »