Entretien avec Alexandra Nelken, dirigeante de VivExalto, créatrice du jeu Exalto
Propos recueillis par Éloi Choplin
Explorer la RSE à travers celles et ceux qui la vivent
Face à l’urgence écologique et sociale, les entreprises ne peuvent plus se contenter d’intentions ni de prendre les consommateurs pour des invertébrés. Cette série d’entretiens donne la parole à celles et ceux qui font vivre la responsabilité au quotidien.
➡️Derrière la RSE, paroles d’engagements

Dans cet échange, Alexandra Nelken raconte un parcours sans détour : désalignement, refus du faux-semblant et bascule radicale vers une RSE vécue, incarnée, exigeante. Un récit lucide, où l’impact n’est jamais une posture, mais une nécessité physique, professionnelle et humaine.
Quand le désalignement rend malade
Eloi Choplin : revenons au début. Comment ton parcours t’a menée vers la RSE ?
Alexandra Nelken : j’étais directrice et fondatrice de la Booster Academy : un million d’euros de chiffre d’affaires, quatre salariés, premier centre en France, puis centre pilote. À l’extérieur, les signaux étaient au vert. Visibilité, reconnaissance, réussite apparente.
Mais quelque chose ne collait plus. Un décalage s’installait, lentement, entre l’image projetée et ce que je vivais réellement. Je continuais à faire fonctionner le système, à défendre un modèle dans lequel je me reconnaissais de moins en moins.
J’ai tenu. J’ai encaissé. Jusqu’au moment où le corps a pris le relais. Burn-out sévère. Trois mois d’arrêt. Une paralysie faciale, un mini-AVC, des atteintes nerveuses. Ce jour-là, ce n’est pas une décision que j’ai prise : c’est le corps qui a tranché.
Eloi Choplin : qu’est-ce qui fait basculer ton regard vers la RSE ?
Alexandra Nelken : un voyage au Costa Rica, avec mon mari et mes enfants. Et le retour a été violent. Comment peut-on être aussi riche et aussi déconnecté de la nature ? Les déchets partout, cette incohérence permanente.
En 2013, j’ai commencé à mettre en place une politique de développement durable dans l’entreprise. Très concrètement : tri, récupération, réduction des déchets, pratiques internes. J’étais déjà très avancée.
Mais avec le recul, je vois aussi autre chose : je cherchais à démontrer que business et développement durable pouvaient coexister, même dans une entreprise très orientée performance. Je voulais rendre ça visible. Presque militant.
Repartir… sans répéter les mêmes schémas
Eloi Choplin : et pourtant, malgré cet engagement, ça ne tient pas…
Alexandra Nelken : Non. Le chemin est encore chaotique. Quelques tentatives, des ajustements, puis un nouvel effondrement, chez moi.
Et là, quelque chose s’éclaire. Je ne sais pas encore comment, ni sous quelle forme, mais une certitude s’impose : je ne travaillerai plus que pour l’impact environnemental ou sociétal. Pas autrement.
Eloi Choplin : tu repars pourtant dans d’autres structures ?
Alexandra Nelken : oui. Je rejoins une start-up à impact et je deviens associée. En un an, le chiffre d’affaires passe de 40 000 à 400 000 euros. La performance est là, mais je replonge dans une intensité extrême. Ma sœur jumelle me le dit très clairement : je repars exactement comme avant. Les signaux physiques réapparaissent. Je décide de partir avant même de finaliser mon pacte d’associée.
En 2017, j’intègre ensuite un cabinet de conseil parisien : lui sur la formation managériale, moi sur la RSE. La collaboration dure sept ans. Puis, lors d’une visioconférence avec un grand client, je décroche complètement. On parle de 4 000 collaborateurs, sans jamais leur demander ce qu’ils veulent réellement. Je dis stop. Mon corps dit stop.
Choisir ses clients : une limite devenue physique
Eloi Choplin : c’est à ce moment-là que tu changes radicalement de posture ?
Alexandra Nelken : aujourd’hui, je ne peux plus faire autrement. J’ai structuré mon activité autour du conseil, du coaching, de la formation et de séminaires par l’impact. J’accompagne uniquement des entreprises à impact. Et tous mes clients m’ont suivie.
Refuser un client n’est pas une posture intellectuelle ou idéologique. C’est une limite physique. Quand ce n’est pas aligné, j’ai mal au ventre. Je ne peux plus continuer comme si de rien n’était.
Eloi Choplin : tu racontes un épisode très marquant avec une grande entreprise…
Alexandra Nelken : on me présente une “raison d’être”, une “vision”, des “valeurs” comme “être intègre”, “être juste”. Je pose alors des questions volontairement simples, presque naïves : qu’est-ce que cela change, concrètement, dans la vie de l’entreprise ? En quoi est-ce autre chose qu’un discours marketing bien formulé ?
Très vite, le malaise s’installe. On me reproche de remettre en cause des mois de travail. Je décide d’arrêter la mission.
Je ne vends plus pour vendre. Je cherche l’impact réel. Et quand cet impact n’est pas au rendez-vous, je préfère partir.
Le pitch RSE : là où tout commence
Eloi Choplin : quand tu accompagnes aujourd’hui des responsables RSE ou des dirigeants, par quoi commences-tu ?
Alexandra Nelken : je commence toujours par le pitch. Pas par une feuille de route. Pas par des indicateurs. Le pitch.
Parce que s’ils ne sont pas capables d’expliquer, en quelques phrases, pourquoi leur démarche RSE existe, à quoi elle sert et ce qu’elle change concrètement, alors rien ne suivra.
Un bon pitch RSE doit répondre à plusieurs exigences très précises : il doit être concis, impactant, valorisant, différenciant et bénéfique. Bénéfique pour l’entreprise, pour les équipes, pour les parties prenantes. Sinon, il reste abstrait.
Ensuite, je pose toujours la même question : qui sont tes alliés ? Ceux qui y croient déjà, parfois à titre personnel, citoyen, avant même d’être managers. La RSE ne se diffuse jamais seule. Elle circule par des personnes.
Et puis il faut créer un moment. Un lancement. Un kick-off. Quelque chose de visible, de positif, d’incarné. Pas une note interne de plus. Un temps qui donne envie d’embarquer.
Enfin, je suis très claire : si la RSE n’est pas reliée au business, elle ne tient pas. Elle s’épuise. La performance économique et l’impact ne s’opposent pas. Mais encore faut-il savoir les relier et l’assumer.
Rendre la RSE incarnée, joyeuse, exigeante
Eloi Choplin : comment fais-tu pour éviter la moralisation ?
Alexandra Nelken : j’ai développé des interventions plus incarnées, parfois scéniques, toujours courtes, exigeantes et vivantes. L’idée n’est pas d’expliquer la RSE, mais de la faire ressentir. On ne donne pas de leçon. On pose des questions. On met les gens face à leurs contradictions, mais sans les culpabiliser.
La RSE ne peut pas être austère ou descendante. Si elle est vécue comme une contrainte ou une punition, elle est rejetée. Elle doit rester joyeuse, accessible, mais jamais simpliste.
Je reste coach de dirigeants. Je reste dans le business. Et c’est précisément pour cela que je peux parler de durabilité sans que ça sonne hors-sol. La RSE n’est pas un supplément d’âme. C’est une autre manière de piloter.
Ce que je cherche, ce n’est pas l’adhésion de façade. C’est le moment où une personne se dit : “ok, là, je comprends ce que ça implique pour moi”. C’est là que la RSE devient incarnée. Et c’est là qu’elle commence réellement.
Tenir dans la durée
Eloi Choplin : après tout ce parcours, comment fais-tu pour tenir ?
Alexandra Nelken : deux choses, très concrètes, me permettent de tenir.
D’abord, tous les vendredis après-midi, je fais du local. Composteur de résidence, échanges avec les commerçants, la mairie, les voisins. Je mets les mains dans la terre. À ce moment-là, je suis simplement Alexandra. Personne ne me connaît, personne ne m’attend. Et c’est précisément ce qui me régénère.
Ensuite, je m’entoure. D’associations, de réseaux engagés, de clubs d’affaires où je n’ai rien à prouver. Je continue à faire du business, mais sans me battre, sans me crisper.
Aujourd’hui, on vient me chercher pour accompagner des transformations très concrètes, y compris au sein de grands groupes. Mais il y a une condition non négociable : que l’engagement soit réel et porté au plus haut niveau. Sinon, je préfère lâcher.
Ce point où l’on ne peut plus reculer
Le petit mot de la fin, de l’intervieweur : Ce qui me frappe dans cet échange, c’est la clarté brutale du parcours d’Alexandra. Ici, l’alignement n’est pas un concept abstrait, c’est une limite physique. Le corps tranche là où les discours tentent encore de négocier. C’est hyper intéressant. La RSE n’apparaît pas « juste » comme une expertise ajoutée, mais comme une condition pour continuer à travailler sans se perdre.
Je retiens une chose : l’impact ne tient que s’il est incarné, relié au business et assumé dans des décisions concrètes comme : refuser un client, arrêter une mission, dire non à ce qui sonne creux. Cette rencontre rappelle que la RSE transforme quand elle devient vécue, exigeante, et profondément alignée.