Entretien avec Dorian Simon-Meslet, Corporat Social Responsibility Manager de KEDGE Business School. Ensemble, nous échangeons sur la manière dont une école de commerce peut intégrer la durabilité et l’inclusivité dans son fonctionnement, dans sa pédagogie et dans la formation des futurs managers.
Propos recueillis par Éloi Choplin
Donner la parole à celles et ceux qui font la RSE
Face à l’urgence écologique et sociale, la RSE ne relève pas du discours seul. Cette série d’entretiens s’intéresse à celles et ceux qui portent ces sujets dans les organisations, avec leurs contraintes, leurs convictions, leurs méthodes et leur énergie.
➡️Derrière la RSE, paroles d’engagements
Chez KEDGE Business School, la RSE touche l’organisation, les campus, la pédagogie, la recherche, les étudiants, les entreprises partenaires.
Dorian Simon-Meslet, Corporate Social Responsibility Manager, raconte une approche à la fois structurée, progressive et lucide, dans une école où la durabilité et l’inclusivité travaillent à la fois le quotidien et le cœur du métier.
Un parcours entre RH, international et engagement
Eloi Choplin : Pour commencer, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Dorian Simon-Meslet : J’ai d’abord travaillé dans de grandes entreprises, avec une dimension internationale. J’étais à l’origine dans les ressources humaines, sur la gestion des talents et le développement des compétences. C’était déjà une matière qui m’intéressait beaucoup.
Le basculement s’est vraiment fait à partir d’une expérience en Asie, d’abord à Taïwan puis surtout à Hong Kong. Le recul face aux enjeux environnementaux et sociaux, et en particulier la vision très concrète des écarts de richesse, ont remis ces sujets au premier plan. Ils étaient déjà là, mais ils ont pris une autre place.
La permaculture comme point de rupture
À ce moment-là, avec ma compagne, nous avons fait le choix de nous engager dans une ONG autour de la permaculture. C’était en 2016. J’y ai découvert à la fois un rapport à la production agricole, bien sûr, mais aussi une réflexion très forte sur la manière d’organiser une société humaine. Nous avons rejoint le comité d’organisation de la conférence internationale de permaculture, alors accueillie en Inde, et cette aventure a duré un an.
Ensuite, le retour en France s’est fait avec une envie claire : relier la connaissance des enjeux RSE, l’engagement développé sur le terrain, et le monde de l’enseignement. Nous nous sommes installés à Bordeaux, et j’ai rejoint KEDGE en 2018.
Une RSE qui dépasse les fonctions support
Quand vous arrivez chez KEDGE, à quoi ressemble votre fonction ?
Dorian Simon-Meslet : C’est une petite direction, à l’échelle de l’école. Nous sommes trois personnes pour un périmètre qui est, lui, très large. KEDGE, c’est environ 800 salariés, mais c’est aussi tout le cœur de métier d’un établissement d’enseignement supérieur : la pédagogie, la recherche, les relations avec les entreprises, la vie des campus…
Le rôle est donc très hybride. Il faut faire évoluer l’organisation sur ses achats, ses RH, sa logistique, mais aussi travailler sur ce que l’école transmet, sur ce qu’elle produit comme savoirs, et sur ce qu’elle met en relation avec ses étudiants et ses partenaires. Cela implique d’agir à la fois en interne, auprès des salariés, et au-delà, auprès des étudiants et des entreprises.
Être dans tout sans être « propriétaire »
Comment s’organise votre direction, sur un champ aussi large ?
Dorian Simon-Meslet : Le cœur du métier, c’est d’arbitrer les priorités et le temps. Et au fond, nous sommes un peu dans tout sans en être « propriétaires ». La direction RSE impulse, met en mouvement, initie, agrège, structure. Elle n’a pas vocation à tout opérer elle-même.
Très concrètement, nous partons des priorités internes, du plan stratégique, de benchmarks, de signaux faibles, mais aussi d’initiatives de terrain. Nous rassemblons tout cela dans une feuille de route à cinq ans. Ensuite, nous réunissons les parties prenantes, nous lançons les projets, nous accompagnons leur démarrage, puis, dès qu’une initiative est intégrée, bien souvent elle est reprise par le service concerné, qui en assure la continuité opérationnelle.
Toujours garder une vision d’ensemble
Notre rôle consiste alors à garder un regard d’ensemble, à suivre les avancées, à apporter de nouveaux angles, et aussi à valoriser ce qui se fait. C’est ce qui donne à cette direction une place particulière : elle a une perception globale de ce que fait KEDGE en matière de RSE, à la fois comme organisation, à la fois comme comme établissement d’enseignement supérieur, et comme partenaire d’un écosystème territorial et économique.
Un cap donné par la stratégie
Quels sont les piliers de votre approche ?
Dorian Simon-Meslet : Le premier pilier, c’est que la durabilité et l’inclusivité sont inscrites dans les priorités stratégiques de l’école. Cela change beaucoup de choses, parce que la direction RSE ne part pas seule ni sans cadre.
Ensuite, il faut réussir l’opérationnalisation. KEDGE s’appuie notamment sur un réseau intermédiaire : les référents impact. Ce sont des représentants des différentes directions, à un niveau qui leur permet de faire la jonction entre la stratégie et l’opérationnel. Ils portent à la fois la voix de leur comité de direction et les signaux faibles ou projets concrets de leur périmètre.
Ce réseau joue un rôle essentiel. Il permet d’avancer de manière plus homogène, de faire circuler les sujets, et d’éviter que la RSE reste portée uniquement par la direction dédiée. Petit à petit, l’engagement de l’école doit pouvoir être relayé plus largement.
Des logiques différentes selon les publics
Et pour les étudiants ?
Dorian Simon-Meslet : La logique est un peu différente. Du côté étudiant, KEDGE s’appuie davantage sur des associations spécifiques, qui portent ces sujets de pair à pair. Certaines sont engagées sur les enjeux de développement durable, d’autres sur des sujets liés à l’égalité ou à l’inclusion. Le rôle de la direction RSE consiste alors surtout à les appuyer et à les accompagner.
Et pour les enseignants ?
Dorian Simon-Meslet :Là aussi, l’enjeu passe notamment par une logique de pair à pair. Sur la partie académique, les débats sont des débats d’experts. Une injonction descendante ne fonctionnerait pas. L’évolution passe donc par la preuve, par le partage de pratiques, par des échanges entre enseignants sur la manière d’intégrer ces enjeux dans un cours, une étude de cas, une learning expedition ou un format plus théorique.
Cette approche est plus crédible, plus robuste, et surtout plus adaptée à une communauté académique.
Un socle ancien, puis une nouvelle phase d’accélération
KEDGE a-t-elle découvert ces sujets récemment ?
Dorian Simon-Meslet : Non. L’école a pris ce virage assez tôt. Il y a eu une direction RSE dès 2007, et une adhésion au Global Compact dès 2005. Il y avait déjà des enseignants-chercheurs engagés sur ces enjeux, des chaires, des partenariats. Le sujet faisait déjà partie du paysage.
Cela dit, le contexte a changé. Aujourd’hui, toutes les écoles ont un discours structuré sur la RSE. C’est une bonne chose. L’enjeu n’est plus de savoir si le sujet existe, mais comment il se traduit, où se situe la différenciation, sur quelles expertises on choisit d’aller plus loin.
À KEDGE, cette stratégie s’appuie sur des expertises historiques de l’école, comme la supply chain, les achats ou la finance, avec l’idée d’y approfondir les enjeux RSE.
Après l’accélération, le temps long
Avez-vous senti une évolution entre 2018 et aujourd’hui ?
Dorian Simon-Meslet : Oui, très nettement. Il y a eu une phase d’accélération très forte entre 2018 et 2023. C’était une période de tourbillon, avec un vrai élan. KEDGE a par exemple lancé ses journées climat dès 2021, pour tous les étudiants entrants, parce que l’école considère que cela relève désormais de la culture générale.
Une nouvelle phase plus exigeante
Depuis 2023, l’environnement global est de fait moins porteur. Le contexte réglementaire a ralenti. Certaines dynamiques ont perdu en intensité. Mais cela ne signifie pas une disparition du sujet. Cela signifie plutôt une entrée dans une autre phase : celle du travail de fond, du temps long, de l’après-engouement.
Beaucoup d’outils ont été déployés. Beaucoup de pratiques ont été mises en place. Le défi consiste maintenant à maintenir l’effort, à garder l’intensité, et à faire comprendre que les transformations les plus structurantes prennent du temps.
Un bilan carbone qui ramène au réel
Quand on arrive au cœur du travail, où se situent les principaux enjeux ?
Dorian Simon-Meslet : Le Bilan Carbone ramène vite à la réalité. Dans une école de commerce, les scopes 1 et 2 pèsent relativement peu. Le scope 3 est immense. Il inclut notamment les déplacements quotidiens des étudiants, leur mobilité internationale, les déplacements des visiteurs, ceux des salariés entre les campus, ainsi que les achats.
KEDGE participe d’ailleurs à un projet collectif avec l’ADEME et d’autres établissements pour adapter au secteur de l’enseignement supérieur une méthode commune de décarbonation. L’enjeu est d’homogénéiser les approches, de clarifier ce qui est intégré et ce qui ne l’est pas, et d’outiller un secteur dont les principaux impacts ne se réduisent pas à des éco-gestes.
Le constat est clair : réduire l’empreinte d’une école, quand la mobilité internationale et les achats représentent une part majeure, relève d’un travail de moyen et long terme.
Parler de climat à des étudiants sans les écraser
Comment aborde-t-on ces sujets avec les étudiants, sans les figer dans la culpabilité ou l’anxiété ?
Dorian Simon-Meslet : La réponse passe d’abord par une lecture plus large de leur situation. À KEDGE, la santé mentale étudiante est un sujet très présent. L’éco-anxiété peut en faire partie, mais elle s’inscrit dans un contexte plus large, économique, géopolitique et psychologique.
L’école a donc mis en place des dispositifs d’écoute, des psychologues, des espaces d’accueil appelés “Care for Students”, ainsi qu’un accompagnement sur les dimensions psychologiques, financières et physiques. L’idée est de prendre en charge la santé globale, plutôt que d’isoler le seul sujet écologique.
Ensuite, sur le fond, les journées climat jouent un rôle important. Elles reposent sur deux temps. D’abord, revenir aux données scientifiques, de manière dépassionnée et dépolitisée. Ensuite, accompagner le mouvement psychologique que peut provoquer la prise de conscience, avec cette idée qu’il faut dépasser le déni sans rester bloqué dans l’effondrement ou la sidération.
Les étudiants sont aussi invités à faire leur propre bilan carbone individuel, non pour les juger, mais pour les situer et les mettre en mouvement. Le message est simple : commencer par ce qui est possible maintenant. S’emparer de ce qu’on peut faire à son échelle. Garder le reste pour plus tard. L’objectif est d’éviter le blocage.
- Pour aller plus loin : https://pactemondial.org/bonnes-pratiques/comment-former-des-managers-responsables-quand-une-ecole-de-commerce-integre-la-transition-ecologique-et-sociale-dans-ses-programmes/
Montrer qu’il existe des trajectoires professionnelles
Quel est le rôle d’une école de commerce dans ce contexte ?
Dorian Simon-Meslet : Il est décisif. Une école ne peut pas seulement sensibiliser. Elle doit aussi ouvrir des perspectives. À KEDGE, cela passe par une idée très concrète : ces enjeux correspondent aussi à des débouchés, à des métiers, à des responsabilités qui prennent de plus en plus de place dans les entreprises.
De nouveaux métiers apparaissent. D’autres évoluent en profondeur. Même lorsque le contexte réglementaire ralentit, les entreprises continuent d’intégrer ces sujets dans leurs pratiques, dans leurs organisations et dans leurs recrutements. Pour les étudiants, cela veut dire qu’il est possible d’inscrire ces enjeux dans leur parcours, soit en en faisant le cœur de leur carrière, soit en les intégrant dans les fonctions qu’ils exerceront demain.
L’école a donc une responsabilité particulière. Elle doit former des managers capables de comprendre ces enjeux, de les relier à l’économie réelle et de les intégrer dans leurs décisions.
Un sujet moins visible, mais plus ancré
Faut-il parler d’un recul du sujet ?
Dorian Simon-Meslet : Je ne le crois pas. Le sujet est sans doute moins exposé médiatiquement. Il occupe moins de place dans certaines tendances ou dans le bruit ambiant. Pour autant, il continue de travailler en profondeur le monde économique, les entreprises partenaires et les nouvelles générations.
L’enjeu, à mes yeux, est justement d’éviter l’idée d’un backlash total. Le sujet ne s’efface pas. Il s’installe. Il devient plus structurel. Il passe moins par l’emballement et davantage par une intégration progressive : dans les outils, dans les formations, dans les curricula, dans les pratiques et dans les choix professionnels.
On entre dans une autre phase. Une phase moins spectaculaire, mais plus profonde.
Ce que dit cet échange
Le regard de l’intervieweur : « Je vais être franc : au départ, je ne voyais pas bien ce qu’une grande école de commerce pouvait raconter sur la RSE et ses enjeux en cascade. J’ai vécu ce que j’adore : j’ai été étonné positivement et bousculé un peu dans mes certitudes ! Ce qui en ressort est plutôt encourageant.
À KEDGE, la RSE travaille l’organisation à plusieurs niveaux : la structure, les campus, les enseignements, les associations étudiantes, les débouchés professionnels, les partenariats, la santé mentale, et plus largement la manière de lire le monde. Une idée forte traverse aussi tout l’entretien : la phase d’accélération est passée, et le travail le plus exigeant commence maintenant. Celui du temps long. Celui qui demande de tenir sans l’élan des débuts. Celui qui oblige à garder le cap alors même que l’attention collective baisse. Ce n’est pas la phase la plus facile.
Dans une école, cette responsabilité prend une portée particulière. Il ne s’agit pas seulement de transformer une organisation. Il s’agit aussi de former celles et ceux qui y passent, et qui occuperont demain des fonctions de direction, de management et de décision. C’est là que le sujet devient vraiment crucial. »