RSE hospitalière : agir sur les déchets, soutenir les équipes, garder le cap

Entretien avec Gaëlle Turpin, qui porte la démarche RSE / RSO de l’Hôpital Privé Saint-Martin, à Pessac. Ensemble, nous échangeons sur la manière dont la RSE prend corps dans un établissement de santé : gestion des déchets, mobilisation des équipes, rôle de la direction, implication des médecins libéraux, qualité de vie au travail et travail en réseau.
Propos recueillis par Éloi Choplin

Donner la parole à celles et ceux qui font la RSE

Face aux urgences écologiques et sociales, la RSE se construit dans les organisations, les métiers, les contraintes concrètes et les gestes du quotidien. Cette série d’entretiens donne la parole à celles et ceux qui portent ces sujets avec méthode, conviction et énergie.

➡️​Derrière la RSE, paroles d’engagements

Dans cet échange avec Gaëlle Turpin, un fil revient souvent : la RSE hospitalière demande de la précision, de la pédagogie, du soutien, et une vraie capacité à relier les personnes.

Des déchets plastiques au verre médical, des services de soins au bloc opératoire, des cadres aux médecins libéraux, chaque action avance par la preuve, l’explication et le retour d’expérience.

Un parcours entre santé, environnement et terrain

Éloi Choplin : Pour commencer, pouvez-vous revenir sur votre parcours ? Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui à travailler sur la RSE dans le monde hospitalier ?

Gaëlle Turpin : Aujourd’hui, je travaille dans le monde hospitalier. Ce qui est assez amusant, c’est qu’après le lycée, j’ai voulu faire médecine. À l’époque, cela s’appelait la PACES. Je l’ai faite, mais je n’ai pas réussi, comme beaucoup. Cela fait tout de même un lien : je suis dans un hôpital, mais je ne suis pas médecin.

J’ai ensuite poursuivi en master environnement. J’ai un master en sciences pour l’environnement, terminé à La Rochelle, à l’IAE. Mes premières missions ont porté sur la sensibilisation des scolaires. Il y avait aussi un peu de grand public, mais j’allais surtout dans les écoles et je suivais des classes. J’ai sensibilisé des élèves sur la gestion des déchets, de la maternelle au lycée. Je l’ai fait pendant plusieurs mois.

Ensuite, j’ai travaillé environ trois ans à la Fédération française du bâtiment Nouvelle-Aquitaine. C’est une fédération qui regroupe des chefs d’entreprise du secteur du bâtiment. J’intervenais sur la partie développement durable. Quand les adhérents voulaient mettre en place des projets, ils pouvaient se tourner vers moi. J’étais sur les douze départements de Nouvelle-Aquitaine, avec une logique d’animation de réseau.

Une parenthèse en Australie, puis l’entrée dans le monde hospitalier

Je suis ensuite partie en Australie, un peu moins d’un an, avec mon conjoint. À notre retour, nous nous sommes davantage posés. J’ai alors été recrutée au CHU de Bordeaux. Le CHU avait remporté un appel à projets sur la réduction et la valorisation des plastiques. Moi, j’ai été recrutée sur la partie valorisation. J’y suis restée un an. Un collègue avait été recruté sur la partie réduction.

Le CHU, c’est un très gros établissement, avec environ 15 000 salariés. Ma partie portait uniquement sur la valorisation des déchets plastiques. C’était déjà un gros sujet. C’est là que j’ai commencé à travailler dans le monde hospitalier.

Ensuite, j’ai eu envie d’élargir. Le sujet du CHU était très intéressant, mais très spécifique : les déchets plastiques. J’ai donc rejoint l’Hôpital Privé Saint-Martin, à Pessac, sur la partie RSO globale.

Là, on est sur un établissement d’environ 350 salariés, plus les médecins libéraux. C’est beaucoup plus à taille humaine. Je vais dans les bâtiments, les gens me reconnaissent, savent qui je suis. Au CHU, ce n’était pas possible de la même manière. C’est très différent, et je touche à plus de sujets.

RSE hospitalière

Le goût des déchets, ou l’art de créer des liens

Éloi Choplin : Vous avez commencé par la santé, puis les sciences de l’environnement. On sent tout de même un lien avec le vivant. Est-ce un fil important dans votre parcours ?

Gaëlle Turpin : Oui, complètement. Le fait d’arriver au CHU s’est fait un peu par hasard, avec cet appel à projets, mais j’avais déjà une vraie appétence pour la gestion des déchets. C’est une partie que j’aime beaucoup. Pendant mes études, j’aimais déjà toutes les synergies que l’on peut mettre en place. Sur un territoire, on peut créer des liens entre entreprises, entre prestataires, entre besoins et ressources. Avec les déchets, on peut faire énormément de choses.

Éloi Choplin : Pourquoi les déchets vous intéressent autant ?

Gaëlle Turpin : Déjà, chez moi, j’ai horreur de gaspiller et de jeter des choses qui pourraient être réutilisées. J’essaie d’avoir le moins possible et de jeter le minimum.

Il y a aussi quelque chose de très satisfaisant dans la transformation. Pendant ma formation, un exemple m’avait marquée. Une entreprise avait des déchets textiles. Une autre entreprise, située à côté, achetait des torchons d’essuyage. Le lien était évident : plutôt que de payer un prestataire pour éliminer ces déchets et les envoyer à l’incinération, on pouvait créer un circuit court entre les deux.

Ces connexions sont intéressantes. On voit l’impact immédiatement.

Parler développement durable avec le secteur du bâtiment

Éloi Choplin : À la Fédération française du bâtiment, comment se passait le dialogue autour du développement durable ?

Gaëlle Turpin : La fédération compte beaucoup d’adhérents. Les personnes que je voyais étaient souvent déjà motivées, car elles venaient vers nous. J’envoyais par exemple un mailing pour proposer un accompagnement ou un suivi, puis les entreprises intéressées m’appelaient.

À cette période, plusieurs sujets arrivaient. Il y avait notamment la ligne environnement dans les devis, qui était assez récente, et la loi AGEC. Le bâtiment a une vraie problématique déchets sur les chantiers. C’était donc un sujet très concret pour les entreprises.

Entretien avec Gaëlle Turpin sur la RSE hospitalière à l’Hôpital Privé Saint-Martin : déchets médicaux, mobilisation des équipes, soutien de la direction et qualité de vie au travail.

Au CHU de Bordeaux, apprendre à trier les plastiques

Éloi Choplin : Au CHU de Bordeaux, que représentait votre travail sur la valorisation des déchets plastiques ?

Gaëlle Turpin : C’était un gros projet. Nous avons fait un test sur un bâtiment. Comme c’était mon sujet principal, j’ai voulu aller plus loin qu’une filière emballage classique, comme à la maison.

Nous sommes partis sur un tri des plastiques par grandes familles, car il existe plusieurs types de plastiques. Il y avait le PEBD (polyéthylène basse densité), que l’on retrouve par exemple dans les films de palettisation ou des plastiques qui ressemblent à des sacs-poubelle. Il y avait aussi le PET, (Polytéréphtalate d’éthylène), notamment les bouteilles d’eau, mais aussi certains dispositifs médicaux rigides et transparents. Et puis le PEHD, (polyéthylène haute densité), que l’on retrouve par exemple dans les flacons de gel hydroalcoolique.

Il fallait donc apprendre aux équipes à reconnaître ces plastiques. Pour le plastique filmé, par exemple, j’expliquais comment le différencier selon son comportement : s’il fait des vagues, s’il se froisse, s’il craque. C’était très concret.

Nous avons commencé avec un service pour tester. Les débuts demandaient de l’accompagnement. En expliquant le sens de la démarche, les équipes comprenaient mieux. Une filière comme à la maison peut parfois coûter plus cher que l’incinération classique, car les centres de tri ont investi dans des équipements capables d’accueillir plusieurs typologies de déchets. Tous les déchets qui arrivent au centre de tri ne sont pas recyclés.

L’intérêt du tri à la source, c’est justement de mieux capter la matière, avec derrière un rachat possible. J’avais aussi proposé une visite de centre de tri, pour que les équipes voient la finalité et comprennent ce qui se passait après. J’ai été agréablement surprise de l’adhésion.

Faire revivre une politique RSE

Éloi Choplin : Quand vous arrivez à l’Hôpital Privé Saint-Martin, une politique RSE existe déjà ?

Gaëlle Turpin : Elle existait. Je suis arrivée il y a un peu plus d’un an. J’ai mis en place un plan d’action et nous avons défini une charte avec quatre axes.

Nous faisons partie d’un groupe qui a déjà une politique RSE, avec des personnes au niveau du groupe qui peuvent nous aider. Nous nous sommes inspirés de cette politique pour construire la nôtre.

Ce qui a changé, c’est aussi la création d’un poste RSE dédié. Dans d’autres établissements du groupe, la RSE peut être portée par une personne qui a aussi la qualité ou d’autres missions. Là, j’ai pu réimpulser la démarche avec un comité RSE, quatre fois par an, une charte, une newsletter, et plusieurs actions pour faire infuser la politique à tous les niveaux.

Éloi Choplin : Qui participe à ce comité RSE ?

Gaëlle Turpin : Les cadres des services, les responsables de services, et les référents RSE quand ils peuvent être présents. L’idée des référents, c’est qu’ils puissent aussi diffuser l’information dans les services.

Dans le milieu hospitalier, il peut être difficile pour les équipes de se détacher du service. Certains référents sont présents, d’autres moins, selon l’organisation et la charge du moment. L’objectif reste bien d’avoir des relais dans les services, même si cela prend du temps.

Le soutien de la direction, condition de départ

Éloi Choplin : Cela suppose que la direction soutienne la démarche ?

Gaëlle Turpin : Oui, et c’est très important. Le soutien de la direction compte beaucoup. Pour moi, une démarche RSE repose d’abord là-dessus. Ensuite, il faut définir une politique avec des axes clairs, bien poser les enjeux, les objectifs, la manière de les atteindre, les indicateurs, puis suivre les actions au quotidien.

Le périmètre est très large. On peut vite se perdre dans toutes les actions possibles. Il faut donc un bon suivi du plan d’action, et une bonne communication auprès des équipes. La communication fait beaucoup.

Impliquer les médecins libéraux par le concret

Éloi Choplin : À l’Hôpital Privé Saint-Martin, il y a aussi des médecins libéraux. Comment les sensibiliser ?

Gaëlle Turpin : Cela dépend des sujets. Un bon exemple, c’est la filière du verre médical, assez récente en Nouvelle-Aquitaine. Elle concerne les flaconnages et les ampoules vides utilisés pour produire des médicaments.

Avant, ces déchets pouvaient partir dans les DASRI, les déchets d’activités de soins à risques infectieux, qui sont incinérés à très haute température. Cela a un coût économique, et aussi un impact. Nous avons donc mis en place une filière spécifique de recyclage du verre médical dans chaque service.

Dans les services de soins, ce sont plutôt les soignants qui trient. Au bloc, ce sont les anesthésistes, donc des médecins libéraux. Pour les toucher, je suis allée directement au bloc le matin, avec une affiche, pour leur expliquer la nouvelle filière. Il fallait leur montrer ce qui changeait, ce que devenait la matière, pourquoi il fallait jouer le jeu.

Au début, il y a eu quelques erreurs de tri, donc nous avons aussi envoyé des mails et refait de la sensibilisation. Aujourd’hui, cela se passe très bien. Ils jouent le jeu.

Nous avons aussi eu deux cardiologues récemment arrivés qui sont venus me voir d’eux-mêmes. Ils voulaient savoir ce que l’établissement mettait en place, ce qu’ils devaient suivre, ce qu’ils pouvaient faire. Cela montre que les choses prennent.

Entretien avec Gaëlle Turpin sur la RSE hospitalière à l’Hôpital Privé Saint-Martin : déchets médicaux, mobilisation des équipes, soutien de la direction et qualité de vie au travail.

Communiquer auprès des équipes

Éloi Choplin : Quels outils utilisez-vous pour faire circuler l’information ?

Gaëlle Turpin : Nous communiquons auprès de tous les collaborateurs. Depuis peu, nous avons un nouvel outil de communication interne, avec des écrans tactiles que nous commençons à déployer dans les services.

Ces écrans sont visibles par les équipes et peuvent aussi toucher les médecins. Ils permettent de diffuser les actions RSE, mais aussi les autres informations de l’établissement.

Pour les patients, nous avons affiché notre charte dans le hall. Sur certains temps forts, comme Octobre Rose, nous faisons aussi de la sensibilisation auprès des salariés et des patients, avec de l’affichage et des ateliers dans le hall.

Des actions qui font du bien aux équipes

Éloi Choplin : Dans une fonction RSE, il faut tenir dans la durée, animer, convaincre, relancer. Qu’est-ce qui vous aide à garder l’énergie ?

Gaëlle Turpin : Les retours positifs sur certaines actions. J’ai beaucoup parlé de gestion des déchets, mais il y a aussi des sujets liés à la qualité de vie au travail.

Pendant la semaine de la QVCT, l’année dernière, nous avions mis en place plusieurs choses, dont des massages assis. Nous avions fait venir une praticienne pendant deux jours. Les salariés pouvaient s’inscrire, et cela a beaucoup plu.

Ensuite, une infirmière s’est formée à la réflexologie plantaire et au massage assis. À partir de là, nous avons proposé des séances tous les vendredis pour les salariés. Certaines actions RSE peuvent être plus contraignantes pour les équipes, notamment quand il faut changer une habitude. D’autres apportent un retour positif très direct. Il faut aussi s’appuyer sur ces moments-là.

Quand une erreur de tri révèle un levier d’amélioration

Éloi Choplin : Vous avez aussi un exemple où une action déchets a permis d’aller plus loin ?

Gaëlle Turpin : Oui, avec la filière du verre médical. Dans les erreurs de tri, nous avions remarqué que le service de dialyse jetait des flaconnages pleins, avec encore beaucoup de liquide. C’était de l’héparine.

Nous avons échangé avec la pharmacie, puis avec le service. Nous avons compris que les flacons utilisés étaient beaucoup trop grands par rapport au nombre de patients concernés. Nous sommes donc revenus à des flacons plus adaptés.

Là, nous avons eu un double bénéfice. La filière de tri a révélé un gaspillage, puis nous avons pu agir sur la réduction de ce gaspillage et l’optimisation des flacons. Ce sont ces bénéfices qui donnent de l’énergie : les retours des salariés, mais aussi les chiffres, les impacts visibles, les améliorations concrètes.

La RSE est très transversale. Je travaille avec la pharmacie, les services, le service technique, la communication, les cadres de soins. Cette transversalité aide aussi à garder l’élan. Un projet peut être lourd, mais à côté, il y a aussi des actions plus simples, plus agréables, plus directement visibles.

Travailler en réseau pour avancer

Éloi Choplin : Avez-vous des échanges avec d’autres responsables RSE du secteur de la santé ?

Gaëlle Turpin : Au niveau du groupe, nous avons deux personnes qui s’occupent de la RSE. Nous échangeons aussi entre établissements autour de nous, notamment avec Saint-Augustin et Jean-Vilar.

Par exemple, j’ai entraîné Jean-Vilar avec nous pour faire un bilan carbone. Un accompagnement était proposé pour réaliser un Bilan Gaz à Effet de Serre. Quand j’ai vu passer le projet, j’ai proposé d’y aller. La directrice a validé. Ensuite, je l’ai proposé à Jean-Vilar et à Saint-Augustin. Jean-Vilar nous a suivis.

J’échange aussi ponctuellement avec d’anciens collègues du CHU de Bordeaux. Et il y a eu des groupes de travail, notamment avec l’ADI-NA, qui ont permis d’échanger avec quelques établissements de santé. Nous sommes aussi adhérents au Club Résolution.

Le groupe permet aussi de partager. Cela évite de rester isolée.

Ce que dit cet échange

Le regard de l’intervieweur : « Ce qui frappe dans cet échange avec Gaëlle Turpin, c’est d’abord son franc sourire et son enthousiasme à vouloir communiquer ce qu’elle vit et ces impacts concrets. Et puis c’est la manière dont la RSE hospitalière devient concrète. Elle se joue dans une filière de tri, une affiche au bloc, une discussion avec la pharmacie, un comité RSE, une séance proposée aux salariés. Les sujets sont techniques c’est vrai et pourtant l’entrée dans le sujet reste humaine : expliquer, relier, embarquer, suivre.

Son témoignage montre aussi deux conditions simples : le soutien de la direction et la clarté du plan d’action. Sans cela, le périmètre est trop large. Avec cela, chaque action peut produire des effets visibles. Dans un hôpital, la RSE touche beaucoup de métiers, de rythmes et de contraintes. Gaëlle Turpin avance par le terrain, avec les équipes, en s’appuyant sur les retours positifs et les impacts concrets. »

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